Journées de la Facture Électronique : La réforme cherche son tempo

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Organisée cette année sur deux journées, début mai à Paris, l’édition 2026 de l’évènement dédié à la facture électronique a fait le point sur la mise en œuvre de la réforme et apporté des éclaircissements sur les principaux points encore en suspens. Malgré une mise en musique encore hésitante, les représentants des pouvoirs publics ont reconfirmé la date de démarrage obligatoire.

À moins de quatre mois de la généralisation de l’e‑facturation interentreprises, l’inquiétude serait-elle en train de gagner l’écosystème ? En introduction des Journées de la Facture Électronique 2026, Cyrille Sautereau, président du FNFE‑MPE (Forum européen de la facture électronique et des Marchés publics électroniques), organisateur de l’évènement, a en tout cas tenu à rappeler la complexité du chantier en recourant à une métaphore musicale pour planter le décor : une multitude d’intervenants à coordonner, une partition à respecter, un chef d’orchestre à suivre, des répétitions indispensables et, inévitablement, quelques fausses notes avant le concert final.

Lors de la plénière d’ouverture, le point de situation présenté par la DGFiP (Direction générale des finances publiques) et l’AIFE (Agence pour l’informatique financière de l’État) a en effet mis en évidence une situation à la fois paradoxale et préoccupante : si la connaissance de la réforme progresse nettement, la préparation opérationnelle reste encore inégale. Ainsi, selon les chiffres du Baromètre lancé il y a quelques semaines, 87 % des entreprises déclarent aujourd’hui connaître les enjeux et les échéances, soit une hausse de 20 points en six mois. Mais dans le même temps, seules deux entreprises sur trois ont choisi leur plateforme de dématérialisation (52 %) ou engagé les démarches dans ce sens (13 %), même si ce chiffre progresse fortement.

Ce niveau de préparation apparaît encore insuffisant au regard du calendrier. À compter du 1er septembre 2026, toutes les entreprises devront être en mesure de recevoir des factures électroniques, tandis que les grandes entreprises et les ETI devront également les émettre et transmettre leurs données de transaction. Un an plus tard, l’obligation sera étendue aux TPE‑PME et aux micro‑entreprises. « Il y a des raisons de se réjouir, puisque 81 % des dirigeants sont confiants dans le fait d’être au rendez-vous, mais nous ne sommes pas au bout du parcours », a résumé Sébastien Rabineau, directeur du projet facturation électronique à la DGFiP. Le risque d’un démarrage hétérogène est toutefois clairement assumé : « Il y aura des entreprises en retard, et donc des rejets ». Mais pour préserver la trésorerie, « la loi prévoit que les modalités historiques de facturation continuent à être ouvertes en cas de difficulté : une facture doit être payée et reste déductible ». Pour limiter les blocages, l’envoi d’un duplicata pourra être utilisé, mais de manière ponctuelle pour éviter un « encombrement » des flux.

De son côté, Stéphane Eustache, directeur du programme à l’AIFE, s’est félicité de la dynamique enclenchée, expliquant que la réforme n’est plus à l’état de projet. « Tous les services qui la supportent sont ouverts », a-t-il rappelé, évoquant notamment l’annuaire, les premières intégrations et la montée en charge progressive de l’écosystème. Le pilote, lancé il y a deux mois, constitue à ce titre une étape clé. Non obligatoire, il est toutefois « fortement recommandé » par l’administration, qui y voit un levier de sécurisation des projets. Il permet de tester l’intégration des systèmes d’information, la gestion des formats et les échanges avec les plateformes, tout en faisant émerger des points d’attention sur la qualité des données ou la gestion des flux. Autre enseignement, le profil des premiers participants reste concentré sur les acteurs les plus avancés, grandes entreprises et prestataires en tête. L’enjeu sera donc d’élargir rapidement cette base afin d’éviter un effet d’embouteillage à l’approche de l’échéance.

Dans ce contexte encore contrasté, la question d’un éventuel nouveau report a été soulevée par plusieurs participants dans l’auditoire. Les représentants des pouvoirs publics ont toutefois réaffirmé qu’il n’était pas à l’ordre du jour. « Il est toujours possible de repousser indéfiniment, mais ce n’est pas la bonne option pour avancer », a assuré Sébastien Rabineau. La réforme repose désormais sur une architecture stabilisée, combinant plateformes agréées (PA), portail public recentré sur ses fonctions clés et interopérabilité via le réseau Peppol, qui s’impose comme un socle structurant pour les échanges. Au‑delà de cette architecture, c’est bien l’ensemble de l’écosystème qui doit désormais s’aligner. Plateformes, éditeurs, intégrateurs, entreprises et administrations doivent avancer de concert, malgré des niveaux de maturité encore très disparates. « L’enjeu est désormais d’assurer une montée en charge progressive et maîtrisée, en incitant les entreprises les plus avancées à basculer au plus tôt afin de lisser les flux », a résumé Stéphane Eustache.

Les 68 ateliers au programme, ainsi que trois autres plénières plus spécifiques ou techniques, ont aussi montré la complexité de la réforme à travers la diversité des sujets abordés. Ils ont couvert l’ensemble des dimensions opérationnelles, de la conformité réglementaire au pilotage de la performance financière, en passant par la cybersécurité, les formats de données, l’automatisation des processus ou encore l’exploitation de l’intelligence artificielle. Certains ateliers ont également permis de préciser le positionnement des grands acteurs du marché, à l’image de SAP qui a présenté sa PA basée sur la solution Document and Reporting Compliance (DRC), illustrant l’intégration croissante de ces enjeux au cœur des suites de gestion.

Enfin, une plénière consacrée à l’international a replacé la réforme française dans la perspective de la convergence européenne portée par le projet ViDA, à horizon 2030. Selon Lucile Tavernier, adjointe au directeur de projet facturation électronique à la DGFiP, rien n’empêchera la France d’intégrer ce cadre communautaire. « Le modèle qui a été conçu et refondu depuis fin 2024 s’inscrit dans cette trajectoire, ce qui devrait faciliter son articulation future avec le cadre proposé à l’échelle européenne », a-t-elle assuré. Des interrogations subsistent toutefois chez certains acteurs, comme Tania Saulnier, directrice adjointe des affaires fiscales au Medef, qui a pointé un manque de transparence, alors que « le diable se cache dans les détails ».

Au terme de ces deux journées, une certitude s’impose : la réforme est bel et bien entrée dans sa dernière ligne droite, mais avec une appropriation encore inégale et encore des questionnements. Engagée, structurée et techniquement cadrée, elle se heurte désormais à un rythme d’adoption disparate selon les acteurs. À quelques mois de l’échéance, le tempo s’accélère donc clairement, sans pour autant que l’ensemble de l’orchestre avance encore au même rythme. Reste à savoir s’il sera prêt pour le concert.